Douze ans
2013. J’étais admis au CHU, dans un état grave.
J’ai eu de la chance : je suis sorti vivant.
Douze ans plus tard, j’y suis retourné — plus comme patient cette fois, mais comme témoin de ce qu’on m’annonçait sur d’autres.
Rien n’avait changé. Ou plutôt : tout avait empiré.
Les gardes-malades dormaient dehors, faute de place à l’intérieur.
Des véhicules privés venaient se servir en carburant — le même carburant destiné à faire fonctionner les bâtiments de l’hôpital.
En 2013, je comptais les sorties. Il y en avait peu, mais il y en avait.
En 2025, je n’ai plus vu sortir aucun être vivant.
Seulement des cadavres.
Les urgences n’étaient plus opérationnelles. Des gens arrivaient, attendaient, sans être consultés, sans être suivis.
Chaque personne qui meurt là-bas laisse quelqu’un derrière.
Une mère. Un fils. Quelqu’un qui, ce soir, mettra une assiette de trop sur la table, par habitude, avant de se rappeler.
Moi, il y a quelqu’un que j’aurais aimé voir aujourd’hui. Que je devrais encore pouvoir appeler. Et je ne peux plus.
On nous a appris à baisser les yeux devant ça.
À dire silence. À regarder ailleurs. À accepter.
On n’appelle pas ça de la résignation.
On appelle ça être fort.
Ce n’était pas de la force.
C’était un deuil de plus qu’on nous a appris à taire.
Douze ans séparent mes deux passages au CHU.
En 2013, on pouvait encore en sortir vivant.
En 2025, on n’en sortait plus que mort.
À quel moment allons-nous encore trouver ça normal ?