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CAS 016éducation

Le premier rang

On entend toujours la même chose, chez les étudiants et chez ceux qui ne le sont plus.

Il y a le prof qui annonce la couleur avant même l’examen : « il n’y aura pas plus de tant d’admis. » Tout le monde comprend. Le sort est déjà scellé, peu importe ce qu’on écrit sur la copie.

Alors on s’adapte. On arrête de chercher à comprendre le cours, on cherche le circuit pour passer quand même — le sujet qui circule la veille, l’ancien qui a le corrigé, la bonne personne à qui parler, parfois un billet glissé au bon moment. On investit plus d’énergie à contourner l’examen qu’à apprendre la matière.

Ceux qui sont passés avant nous savaient déjà tout ça. Ils le racontent, parfois en riant, comme un souvenir de guerre. « Ah, avec ce prof-là, il fallait connaître quelqu’un. » Ils rient, et ils sont partis. Aucun n’est resté pour changer quoi que ce soit. Beaucoup, une fois sortis, une fois casés, oublient même d’où ils viennent — plus personne pour prévenir le suivant, plus personne pour tendre la main à celui qui débute.

Et nous, qui vivons la même chose aujourd’hui — nous qu’on appelle l’avenir de ce pays — nous ne disons rien non plus. On subit en silence, on se promet d’en parler « une fois qu’on aura fini », et une fois qu’on a fini, on ne parle plus. On a juste eu ce qu’on voulait : sortir.

Puis vient le jour du recrutement. Le même étudiant dépose son CV, face à celui d’un diplômé du privé ou de l’étranger. L’entreprise choisit l’autre.

Et là, tout à coup, on s’indigne. On parle de favoritisme, de préjugé, d’injustice, de piston.
Mais on savait. Tout le monde savait, depuis le premier jour de cours, que la formation ne valait plus ce qu’elle valait avant. On l’a juste dit entre nous, dans les couloirs, jamais à voix haute, jamais là où ça pouvait changer quelque chose.

On sait pourtant s’organiser vite quand on veut. Une sortie, une cotisation pour un événement, un groupe WhatsApp qui répond en dix minutes, une cagnotte pour un mariage qu’on ne connaît qu’à peine. Mais une lettre collective pour dénoncer un cours qui n’a pas avancé depuis dix ans ? Personne ne l’écrit. Personne ne la signe. On a peur d’être le seul nom en bas de la page, alors on préfère qu’il n’y en ait aucun.

On attend autre chose : que le ministre vienne suivre les cours en personne, s’asseoir parmi nous, pour enfin voir et changer les choses. Que le président fasse pareil, comme si rien ne pouvait bouger sans que le sommet de l’État vienne d’abord constater de ses propres yeux.

Comme si un pays changeait une salle de classe à la fois, depuis le sommet.
Comme si ce n’était pas justement notre rôle, à nous qui sommes dedans tous les jours, de le dire les premiers.

J’avais un ami, étranger, envoyé ici par ses parents. À leur époque, Marien-Ngouabi était l’une des meilleures universités de la sous-région. On y venait de loin pour étudier — du Gabon, du Cameroun, parfois de plus loin encore.

Aujourd’hui, quelle est la vraie avancée ? On y forme des employés de bureau, pas des ingénieurs, pas des chercheurs, pas des gens capables de remettre en question ce qu’on leur enseigne. Aucune évolution dans la manière d’enseigner, alors que le monde autour a changé trois fois.

Certains profs n’acceptent même pas d’être contredits. Tu relèves une erreur, tu poses une vraie question : « Monsieur, c’est vous qui donnez le cours, vous voulez me corriger ? » Et le chapitre est déclaré vu. Fermé. Personne dans l’amphi ne se lève pour insister. On baisse tous la tête, ensemble, en même temps — trois cents personnes qui savent qu’une erreur vient d’être validée, et pas une seule main levée.

On dit que c’est la faute du président.
Ce n’est pas si simple, et c’est même trop facile de s’arrêter là.

C’est le prof qui verrouille le débat au lieu de l’ouvrir.
C’est l’étudiant qui préfère le raccourci à l’effort, puis s’étonne au moment du recrutement.
C’est nous tous qui savons nous mobiliser pour une fête et jamais pour exiger mieux.
Ce sont nos parents qui ont appris à fuir plutôt qu’à se battre, et qui nous ont transmis la fuite comme une solution.

Ceux qui ont les moyens envoient leurs enfants ailleurs, à l’étranger ou dans le privé, et se félicitent d’avoir échappé au système — sans jamais se demander ce que devient le système qu’ils ont fui.
Ceux qui n’ont pas les moyens restent, encaissent, sortent avec un papier qui pèse de moins en moins lourd — et apprennent à faire pareil : se taire, contourner, partir dès que possible, et attendre qu’un ministre vienne réparer ce qu’eux seuls, assis au premier rang depuis le début, pouvaient vraiment dénoncer.

À quel moment allons-nous encore trouver ça normal ?