Aller au contenu
011
santé

Rien entre les deux

Il encaisse ton billet. Puis, avec la même main, il attrape ton morceau de pain. Rien entre les deux.

Regarde le vendeur, la prochaine fois que tu achètes à manger dans la rue. Vraiment, regarde, pas en passant.

Il encaisse ton billet. Il le replie, le compte, le range sous son plateau ou dans la poche de son pagne. Puis, avec cette même main — celle qui vient de toucher un billet passé entre des dizaines, parfois des centaines de mains inconnues ce mois-ci — il attrape ton morceau de pain. Rien entre les deux. Aucune barrière. Juste la peau, directement sur ce que tu vas mettre dans ta bouche dans les secondes qui suivent.

Et regarde aussi ce qui se passe avant même que tu n’arrives.

La nourriture est posée là, à l’air libre, sur un plateau, une table, un carton. Personne ne la couvre. Les mouches s’y posent, repartent, reviennent. La poussière de la route se dépose dessus à chaque passage de voiture. Les clients, les passants, parlent juste au-dessus, discutent, rigolent, toussent parfois — et tout ce qui sort de leur bouche retombe sur ce qui sera mangé une heure plus tard. Un enfant qui joue peut éternuer à côté sans que personne ne pense à écarter le plat.

On a inventé des couvercles, de simples bouts de tissu propre, pour exactement cette raison. Presque personne ne les utilise ici. Protéger la nourriture de l’air, de la poussière, des postillons, est devenu une option — alors que ça devrait être la base, avant même de penser au prix ou à la quantité.

Ce billet, personne ne sait d’où il vient vraiment. Cette nourriture, personne ne sait ce qu’elle a reçu avant d’arriver dans ton assiette. Personne n’y pense, même.

Élargis le regard, et le problème ne s’arrête pas à une seule main, ni à un seul plateau découvert. Une étude menée dans les marchés urbains de Brazzaville, l’année dernière, l’a mesuré précisément : plus de six vendeurs sur dix n’ont accès à aucune installation sanitaire sur leur lieu de travail. Pas de robinet à portée de main. Pas de savon. Pas de quoi se rincer entre deux clients, entre la pièce qu’on vient d’empocher et l’aliment qu’on s’apprête à servir. Et la quasi-totalité de ceux qui en ont une la jugent de toute façon trop sale pour être utilisée.

Ce n’est pas un détail d’hygiène isolé. C’est un système entier, construit sur l’absence des choses les plus élémentaires : de l’eau propre, un couvercle, une distance minimale entre une bouche qui parle et un plat qui attend d’être servi.

Et les chiffres qui suivent ne sont pas abstraits. Au Congo, la diarrhée reste la deuxième cause de mortalité chez les enfants de moins de cinq ans — juste derrière le paludisme. Pas une guerre lointaine. Pas une catastrophe rare qu’on voit une fois par décennie aux informations. Une diarrhée. Quelque chose qu’on pourrait éviter avec des gestes aussi simples que couvrir un plat, ou ne pas mélanger l’argent et la nourriture dans la même main nue.

Pense à la mère qui envoie son enfant acheter le repas du soir avec les derniers billets de la journée. Pense au vendeur lui-même, qui n’a probablement jamais eu le choix : personne ne lui a montré une autre façon de faire, personne ne lui a fourni le matériel pour faire autrement, et le client d’en face n’a jamais rien dit non plus. Trois générations de clients ont vu la même scène — la nourriture à l’air libre, les mains qui mélangent tout — et trois générations ont gardé le silence.

On le voit. On le sait, au fond. On achète quand même, sans un mot, parce que dire quelque chose semble gênant, presque impoli — comme si signaler un danger réel pour la santé d’un enfant était moins important que de ne pas déranger un vendeur un instant.

La solution, pourtant, ne coûte presque rien. Une pince. Un sachet plastique. Un gant. Un couvercle, un simple morceau de tissu propre, réservé uniquement à protéger ce qui sera mangé. Ce n’est pas une question de moyens. Les marchés qui l’appliquent déjà, ici ou ailleurs, ne sont pas plus riches — ils ont simplement arrêté de considérer que c’était un détail sans importance.

Ce n’est pas aux seuls vendeurs de porter ce changement. C’est aussi à nous, clients, de cesser d’accepter en silence ce qu’on voit clairement de nos propres yeux. Une phrase suffit : « Vous pourriez couvrir ça ? » ou « Vous pourriez utiliser quelque chose, après l’argent ? » Dix secondes. Pas d’accusation, pas de scène, juste une demande simple, dite avec respect, devant la personne concernée.

Dix secondes, contre une diarrhée qui, quelque part ce mois-ci, dans un quartier de Brazzaville ou de Pointe-Noire, coûtera la vie à un enfant de moins de cinq ans — pour une cause que tout le monde connaissait déjà, et que personne n’a nommée à voix haute.

À quel moment avons-nous trouvé ça normal ?

À lire ensuite