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CAS 021économie

Le champ qu’on ne regarde jamais

Entre dans n’importe quel grand magasin de Brazzaville ou de Pointe-Noire. Regarde les rayons, vraiment, pas en vitesse.

Le riz vient de loin. L’huile vient de loin. Le poisson congelé vient de loin. Même les fruits, parfois, viennent de loin — alors que dehors, à quelques kilomètres, la terre pousse déjà ce qu’on est en train de payer trois fois son prix pour faire venir par bateau.

Le pays a dix millions d’hectares de terres arables. Moins de deux sur cent sont cultivés.

On a des terres fertiles. On le dit dans tous les discours, dans tous les plans, dans toutes les campagnes.

Mais dans le magasin, ce n’est pas ce qu’on voit.

Et il faut se poser une question plus inconfortable encore : qui, parmi nous, les jeunes, veut prendre la relève ?

Je pose la question, et je dois d’abord me la poser à moi-même. Moi qui écris ce texte, je fais partie de ceux qui n’ont jamais sérieusement envisagé la terre. Je me forme dans le digital, je vise un bureau, un écran, un statut qu’on peut montrer. Ce n’est pas un jugement que je porte de loin — c’est un miroir que je me tends d’abord à moi-même avant de le tendre à qui que ce soit d’autre.

Personne ne rêve d’élevage. Personne ne rêve d’agriculture. On regarde ça comme un métier d’échec, un plan B qu’on accepte seulement quand tout le reste a fermé. On préfère suivre l’influence qu’on voit défiler chaque jour : le bureau climatisé, le badge autour du cou, la photo devant un ordinateur qu’on poste comme une réussite.

Pourtant, des dispositifs existent, sur le papier. Des zones agricoles protégées, aménagées pour les jeunes agriculteurs. Un programme national censé soutenir les exploitations modernes. Des guichets de financement, des appels à projets, des formations en entrepreneuriat agricole. Certains jeunes formés le disent eux-mêmes, publiquement : ils demandent juste d’être prioritaires sur les parcelles et sur le crédit, pas qu’on leur donne tout.

Je ne peux même pas dire que je ne savais pas. Ces dispositifs, je les découvre maintenant, en écrivant ce texte. Et c’est peut-être ça, le vrai problème : combien d’entre nous connaissent seulement leur existence ?

Le problème n’est donc pas seulement l’absence d’aide. C’est que l’agriculture emploie quatre actifs sur dix dans ce pays, et ne pèse que cinq pour cent de ce qu’on produit chaque année. Cet écart montre à quel point le secteur reste à l’abandon — pas seulement par l’État, mais aussi par tous ceux, moi y compris, qui pourraient s’y intéresser et détournent le regard.

L’État a ouvert une porte. Peu de jeunes s’y engouffrent, parce qu’on n’a jamais montré cette porte comme une réussite possible — seulement comme un dernier recours. Et moi le premier, je ne l’avais jamais regardée.

Le paysan continuera de vendre à perte au bord de la route. Le rayon continuera d’afficher des produits venus d’ailleurs. Et le vrai choix, individuel, se fait chaque fois que l’un d’entre nous — moi inclus — détourne le regard d’un champ, ou d’un dispositif déjà existant, pour courir après un bureau vide.

À quel moment allons-nous encore trouver ça normal ?